Acte V, scène V =============== ROXANE (debout pres de lui) Chacun de nous a sa blessure j'ai la mienne. Toujours vive, elle est la, cette blessure ancienne, (Elle met la main sur sa poitrine) Elle est la, sous la lettre au papier jaunissant Ou l'on peut voir encor des larmes et du sang! Le crepuscule commence a venir CYRANO Sa lettre!. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-etre, Vous me la feriez lire? ROXANE Ah! vous voulez?. . .Sa lettre? CYRANO Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . . ROXANE (lui donnant le sachet pendu a son cou) Tenez! CYRANO (le prenant) Je peux ouvrir? ROXANE Ouvrez. . .lisez!. . . Elle revient a son metier, le replie, range ses laines CYRANO (lisant) 'Roxane, adieu, je vais mourir!. . .' ROXANE (s'arretant, etonnee) Tout haut? CYRANO (lisant) 'C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimee! J'ai l'ame lourde encor d'amour inexprimee, Et je meurs! jamais plus, jamais mes yeux grises, Mes regards dont c'etait. . .' ROXANE Comment vous la lisez, Sa lettre! CYRANO (continuant) '. . .dont c'etait les fremissantes fetes, Ne baiseront au vol les gestes que vous faites; J'en revois un petit qui vous est familier Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .' ROXANE (troublee) Comme vous la lisez,--cette lettre! La nuit vient insensiblement CYRANO 'Et je crie Adieu!. . .' ROXANE Vous la lisez. . . CYRANO 'Ma chere, ma cherie, Mon tresor. . .' ROXANE (reveuse) D'une voix. . . CYRANO 'Mon amour!. . .' ROXANE D'une voix. . . (Elle tressaille) Mais. . .que je n'entends pas pour la premiere fois! Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en apercoive, passe derriere le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la lettre.--L'ombre augmente CYRANO 'Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde, Et je suis et serai jusque dans l'autre monde Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .' ROXANE (lui posant la main sur l'epaule) Comment pouvez-vous lire a present? Il fait nuit. (Il tressaille, se retourne, la voit la tout pres, fait un geste d'effroi, baisse la tete. Un long silence. Puis, dans l'ombre completement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains) Et pendant quatorze ans, il a joue ce role D'etre le vieil ami qui vient pour etre drole! CYRANO Roxane! ROXANE C'etait vous! CYRANO Non, non, Roxane, non! ROXANE J'aurais du deviner quand il disait mon nom! CYRANO Non, ce n'etait pas moi! ROXANE C'etait vous! CYRANO Je vous jure. . . ROXANE J'apercois toute la genereuse imposture Les lettres, c'etait vous. . . CYRANO Non! ROXANE Les mots chers et fous, C'etait vous. . . CYRANO Non! ROXANE La voix dans la nuit, c'etait vous! CYRANO Je vous jure que non! ROXANE L'ame, c'etait la votre! CYRANO Je ne vous aimais pas. ROXANE Vous m'aimiez! CYRANO (se debattant) C'etait l'autre! ROXANE Vous m'aimiez! CYRANO (d'une voix qui faiblit) Non! ROXANE Deja vous le dites plus bas! CYRANO Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas! ROXANE Ah! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nees! --Pourquoi vous etre tu pendant quatorze annees, Puisque sur cette lettre ou, lui, n'etait pour rien, Ces pleurs etaient de vous? CYRANO (lui tendant la lettre) Ce sang etait le sien. ROXANE Alors pourquoi laisser ce sublime silence Se briser aujourd'hui? CYRANO Pourquoi?. . . Acte V, scène VI ================ [...] Vous souvient-il du soir où Christian vous parla Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau Molière a du génie et Christian était beau ! [...] Je crois qu'elle regarde. . . Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde (Il leve son epee) Que dites-vous?. . .C'est inutile?. . .Je le sais! Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succes! Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile! --Qu'est-ce que c'est que tous ceux-la?--Vous etes mille? Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis! Le Mensonge? (Il frappe de son epee le vide) Tiens, tiens!--Ha! ha! les Compromis! Les Prejuges, les Lachetes!. . . (Il frappe) Que je pactise? Jamais, jamais!--Ah! te voila, toi, la Sottise! --Je sais bien qu'a la fin vous me mettrez a bas; N'importe je me bats! je me bats! je me bats! (Il fait des moulinets immenses et s'arrete haletant) Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose! Arrachez! Il y a malgre vous quelque chose Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, Mon salut balaiera largement le seuil bleu, Quelque chose que sans un pli, sans une tache, J'emporte malgre vous, (Il s'elance l'epee haute) et c'est. . . L'epee s'echappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front) C'est?. . . CYRANO (rouvre les yeux, la reconnait et dit en souriant) Mon panache.